L’attoseconde représente une échelle temporelle tellement minuscule qu’elle échappe à toute représentation mentale immédiate. Pour mesurer des phénomènes à cette vitesse, la science a dû repousser les limites de ce qui semblait techniquement impossible. Une attoseconde correspond à un milliardième de milliardième de seconde, soit 10-18 seconde.
Pour saisir l’ampleur vertigineuse de cette unité, voici une comparaison qui donne le vertige : il y a plus d’attosecondes dans une seule seconde qu’il n’y a eu de secondes écoulées depuis le Big Bang. Autrement dit, une seconde contient 1018 attosecondes, tandis que l’univers n’a connu « que » 4,3 × 1017 secondes depuis sa naissance il y a environ 13,8 milliards d’années.

Qu’est-ce qu’une attoseconde, concrètement ?
L’attoseconde tire son nom du préfixe « atto-« , qui signifie 10-18 dans le Système international d’unités. Cette échelle de temps permet d’observer des processus physiques fondamentaux qui se déroulent au niveau des électrons et des atomes.
Pour donner un ordre de grandeur plus parlant : une attoseconde est à une seconde ce qu’une seconde est à environ 31,7 milliards d’années. Cette comparaison illustre l’immensité du rapport d’échelle en jeu.
À cette vitesse, les phénomènes observables incluent :
- Le mouvement des électrons autour du noyau atomique
- Les transitions électroniques dans les atomes et les molécules
- Les processus photochimiques ultrarapides à l’origine de réactions chimiques
- Les dynamiques quantiques qui régissent la matière à l’échelle microscopique
Cette capacité d’observation a valu aux physiciens Ferenc Krausz, Pierre Agostini et Anne L’Huillier le prix Nobel de physique 2023, pour leurs travaux pionniers sur la génération d’impulsions attosecondes capables de photographier le monde électronique.
Comment mesure-t-on une attoseconde ?
Observer des phénomènes à l’échelle de l’attoseconde nécessite des technologies extrêmement sophistiquées. Les scientifiques utilisent des lasers femtosecondes (10-15 seconde) pour générer des impulsions encore plus brèves, atteignant le domaine attoseconde.
La technique repose sur un processus appelé génération d’harmoniques d’ordre élevé : lorsqu’un laser ultra-intense interagit avec un gaz rare (comme l’argon ou le néon), il arrache temporairement des électrons aux atomes. En se recombinant avec leur noyau, ces électrons émettent des flashs de lumière extrêmement courts, de l’ordre de quelques centaines d’attosecondes.
Cette prouesse technique permet désormais d’observer des processus ultrarapides similaires à ceux filmés par certains passionnés de science, mais à une échelle incomparablement plus petite encore.
Les échelles de temps : du Big Bang à l’attoseconde
L’univers observable offre une gamme vertigineuse d’échelles temporelles. Du Big Bang survenu il y a 13,8 milliards d’années jusqu’aux interactions électroniques se déroulant en quelques attosecondes, la physique explore plus de 35 ordres de grandeur.
Voici quelques repères temporels pour mieux situer l’attoseconde :
- 1 seconde : battement de cœur humain
- 1 milliseconde (10-3 s) : temps de réaction d’un réflexe
- 1 microseconde (10-6 s) : durée d’un cycle processeur moderne
- 1 nanoseconde (10-9 s) : temps mis par la lumière pour parcourir 30 cm
- 1 picoseconde (10-12 s) : durée d’une vibration moléculaire
- 1 femtoseconde (10-15 s) : temps caractéristique des liaisons chimiques
- 1 attoseconde (10-18 s) : temps de circulation d’un électron dans un atome
Cette hiérarchie d’échelles rappelle que notre compréhension du cosmos s’étend désormais des immensités spatiales jusqu’aux plus infimes fractions de temps.
Applications pratiques de la physique attoseconde
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la physique des attosecondes n’est pas qu’une prouesse théorique. Elle ouvre des perspectives concrètes dans plusieurs domaines :
- En médecine, la compréhension des processus électroniques ultrarapides pourrait révolutionner la détection précoce de maladies. Les modifications chimiques initiales dans les cellules cancéreuses se produisent à l’échelle attoseconde, et pouvoir les observer pourrait permettre des diagnostics beaucoup plus précoces.
- En électronique, la maîtrise de ces échelles de temps promet des composants électroniques fonctionnant à des fréquences jusqu’alors inimaginables, ouvrant la voie à des ordinateurs millions de fois plus rapides que les technologies actuelles.
- En chimie, observer les réactions chimiques à l’échelle électronique permet de comprendre et potentiellement de contrôler les mécanismes fondamentaux de la matière, avec des applications dans la catalyse, les matériaux avancés ou encore la production d’énergie propre.
- En cryptographie et sécurité, cette précision temporelle extrême pourrait renforcer considérablement les systèmes de chiffrement et la génération de nombres aléatoires véritablement imprévisibles.
Ces avancées s’inscrivent dans un mouvement plus large où la recherche scientifique de pointe repousse constamment les frontières du possible.
L’attoseconde et la recherche fondamentale
La capacité à sonder la matière à l’échelle de l’attoseconde représente une révolution comparable à l’invention du microscope électronique ou du télescope spatial. Elle permet d’observer directement des phénomènes que la physique quantique décrivait mathématiquement depuis près d’un siècle, mais que personne n’avait jamais « vus ».
Les laboratoires du monde entier utilisent désormais cette technologie pour explorer :
- La dynamique de photoionisation (processus par lequel un photon arrache un électron)
- Les transferts de charge dans les molécules biologiques
- Les mécanismes de dissociation moléculaire lors de réactions chimiques
- Les effets relativistes dans les atomes lourds
Cette approche s’inscrit dans une logique plus globale où l’innovation scientifique collaborative accélère considérablement les découvertes.
Vers des échelles encore plus petites ?
Si l’attoseconde représente actuellement la limite expérimentale de ce que nous pouvons mesurer, la physique théorique envisage déjà des échelles encore plus infimes. La zeptoseconde (10-21 seconde) et la yoctoseconde (10-24 seconde) correspondent à des phénomènes nucléaires et subnucléaires que les technologies actuelles ne permettent pas encore d’observer.
Au-delà de ces échelles, on atteint le temps de Planck (environ 10-43 seconde), considéré comme la plus petite unité de temps ayant un sens physique dans notre compréhension actuelle de l’univers. À cette échelle, les notions classiques d’espace et de temps n’ont probablement plus de signification, et seule une théorie unifiée de la physique quantique et de la relativité générale pourrait décrire ce qui s’y passe.
Pourquoi cette découverte mérite-t-elle notre attention ?
L’avancée représentée par la physique attoseconde illustre parfaitement comment la science fondamentale, même lorsqu’elle semble totalement abstraite, finit toujours par produire des applications concrètes transformatrices.
Il y a un siècle, lorsque les physiciens exploraient la mécanique quantique, personne n’imaginait que cela donnerait naissance aux transistors, aux lasers, à l’IRM médicale ou aux panneaux solaires. De la même manière, les recherches actuelles sur les attosecondes préparent probablement les révolutions technologiques de demain.
Ce champ de recherche rappelle également l’importance de maintenir des investissements soutenus dans la recherche fondamentale, même lorsque les retombées pratiques ne sont pas immédiatement évidentes. Chaque nouvelle fenêtre d’observation sur la nature révèle des phénomènes insoupçonnés et ouvre des perspectives inattendues.
Conférence de « La physique de l’extrême », par Julien Bobroff :
Conclusion
L’attoseconde symbolise l’audace scientifique humaine : celle qui consiste à vouloir observer l’invisible, mesurer l’infime et comprendre ce qui se dérobe naturellement à nos sens. Cette unité de temps, si petite qu’elle défie l’imagination, nous rappelle que l’univers recèle encore d’innombrables mystères.
La comparaison vertigineuse selon laquelle une seconde contient plus d’attosecondes que l’univers n’a connu de secondes depuis le Big Bang n’est pas qu’un simple jeu intellectuel. Elle souligne la richesse incroyable des phénomènes physiques qui se déroulent à chaque instant, dans chaque atome de matière, à des échelles qui nous échappent totalement dans notre expérience quotidienne.
Grâce aux travaux récompensés par le prix Nobel 2023, nous pouvons désormais observer le ballet ultrarapide des électrons et entrevoir les mécanismes les plus fondamentaux de la chimie et de la vie. Cette capacité nouvelle promet des révolutions technologiques dont nous ne mesurons probablement pas encore toute la portée.
L’attoseconde nous invite finalement à l’humilité : entre l’infiniment grand de l’astrophysique et l’infiniment petit de la physique quantique, entre les milliards d’années cosmiques et les milliardièmes de milliardièmes de seconde, l’humain continue d’explorer, de mesurer et de comprendre un univers dont la complexité semble illimitée.