James Bond : l'Espion qui ne devait plus se planter

James Bond : l'Espion qui ne devait plus se planter

Hier, je me suis retrouvé face à la devanture d’une boutique de… sandales masculines. Et je me suis posé la question suivante (oui, je sais) : « James Bond porterait-il des sandales ? » La réponse m’est immédiatement venue à l’esprit : il en porte dans Opération Tonnerre, et des très moches. De là m’est venue l’idée suivante : quelle est la recette pour faire un bon James Bond, en satisfaisant tout le monde, des fanatiques au grand public ? En voici la substance. 

Londres, octobre 2005. Un petit hors-bord file sur la Tamise. À son bord, un blondinet inconnu des non-cinéphiles, est présenté par Eon Productions comme la nouvelle incarnation de l’agent secret favori de sa Majesté. Son nom, tout le monde le connait, désormais : Daniel Craig. 

Je suis à mon travail de l’époque, et tout le monde à les yeux rivés sur l’écran, car il va falloir monter un Off pour le JT. Dans ma tête de bondomaniaque, c’est le conflit : James Bond n’est pas blond, James Bond ne ressemble pas à ce petit voyou. Je n’avais pas encore vu Layer Cake, donc je ne connaissais cet acteur que via ses seconds rôles dans des productions anglaises et il ne m’avait pas marqué. J’ai vite changé d’avis en voyant Casino Royale, qui pour moi, était le meilleur 007 depuis bien longtemps (la période Pierce Brosnan avait rendu le personnage ridicule, plus que Roger Moore à mes yeux, c’est pour dire...).

Mais ce reboot de la franchise, qui aurait dû être une force, n’a été qu’un accident de parcours, dans ce que j’estime être la chute de ce personnage incontournable de la pop-culture. 

Chute

Après le bel « accident » que fut Casino Royale, Eon Production, et Sony, par extension, ont transformé James Bond en un type commun, trop humain pour être amusant. Et à l’ère du règne des super-héros, c’est tuer l’oeuf pour que la poule survive. Quantum of Solace est bourré d’action, mais se perd entre le coeur et la pierre d’un type qui cherche à se venger (seule la scène de l’Opéra est magistrale). Skyfall se fourvoie dans sa déconstruction du mythe en rendant 007 tout petit dans un univers en ruines, ruine qu’il est lui-même devenu. Spectre hésite entre le comique et le soap-opera (quel réel intérêt de faire de Blofeld un proche de James Bond, à part tenter de créer un faux conflit interne chez James Bond, lequel n’est même pas exploité ?) et j’attends peu de choses pour A Time to Die

Pour moi, James Bond est un super-héros. Il ne fait pas partie de la catégorie des Jason Bourne ou Ethan Hunt, ni de celle d’un John Wick, qui ont su renouveler leurs genres propres de manière assez réjouissante. Comme le souhaitait Ian Fleming, son créateur, James Bond doit être le reflet de son temps, tout en restant un fantasme masculin. Pour le meilleur, et pour le pire aussi. 

Incarnation

Prendre un acteur connu pour incarner l’agent secret le plus connu de la planète, c’est un erreur. Il faut un quasi-inconnu, un nobody capable de surprendre. Le choix de Sean Connery a pris tout le monde de cours, même Ian Fleming. Il a su incarner 007 à merveille, dans toute sa dureté et sa classe féline. Dans Casino Royale, Craig le reconnait lui-même au travers d’une réplique : il doit être moitié moine, moitié voyou. C’est juste la classe qui lui manque. Signe des temps qui l’a malheureusement ramené au niveau des Jason Bourne. 

Quand Clive Owen était en lice pour le rôle avant Daniel Craig, il était ce qu’il y avait de plus proche de la version littéraire : un grand brun torturé, avec une once de brutalité suave qui aurait parfaitement convenu au rôle. Parfait pour reprendre la noirceur propre à Timothy Dalton, souvent oublié dans le palmarès des meilleurs Bond. James Bond est un tueur glacial (Connery dans Dr No, tuant froidement le professeur Dent, Dalton dans Tuer n’est pas Jouer quand il doit exécuter Pushkin dans sa chambre d’hôtel à Tangers, etc.) et ses états d’âmes, s’il en a, ne doivent pas vraiment influer sur sa mission d’exécuteur au service de Sa Majesté. Son double-zéro n’est pas un lot gagné à la fête foraine. Tuer EST son métier. Il peut avoir des conflits internes, c’est le but d’un film. Mais sa mission passe avant-tout : « Pour l’Angleterre, James ! ».

Double

L’homme à abattre : le vilain, celui qui doit disparaître pour que le monde soit sauvé, le méchant. Dans les derniers films, le méchant redevient caricatural ou alors complètement effacé. Sa cause le dépasse en dimensions. Que ce soit Renard, dans Le Monde ne Suffit Pas, ou même la dernière itération de Blofeld (SPECTRE, incarné par Christoph Waltz), les ennemis de James Bond ne sont pas du tout à la hauteur du personnage. 

Un méchant, dans un film de la franchise, doit être son égal. Il doit vivre la même vie que lui, dans un monde parallèle, inversé. C’est le cas, de Francisco Scaramanga, incarné par Christopher Lee (Dracula, et, accessoirement le cousin de Ian Fleming) dans l’Homme au Pistolet d’Or. Il est le James Bond des tueurs à gage. Il s’habille comme lui, fréquente des palaces et des très jolies femmes. Il vit sur une île fantastique (Hervé Villechaize, anyone ?) Et son plus grand défi, son plus grand désir, est d’affronter et terrasser James Bond, son jumeau, son seul concurrent. Le prétexte du Sol-X, que 007 doit retrouver pour sauver le monde de la crise énergétique, est accessoire à l’intrigue. Scaramanga est le vilain parfait. Skyfall a essayé de faire pareil, mais le côté psychologique a pris le dessus et a gâché la puissance du personnage de Silva, qui passe de super-anti-héros à fiston lâché par sa maman. Dans Bons Baisers de Russie, Red Grant (Robert Shaw) est aussi une sorte de James Bond, qui travaille cette fois pour le SPECTRE. Il est aussi fort, voire plus fort que lui. C’est ce genre de miroir parfait qui donne corps à un méchant bondien. James Bond est confronté à lui-même en quelque sorte, il est son pire ennemi et notre meilleur ami. 

Dry Martini, cigarettes et…

La James Bond Girl. Sujet qui fait débat. Trop femmes-objets pour certains, caricatures insultantes pour d’autres, les girls font partie de l’univers de 007. Plus, même, elle sont inévitables. Des carrières cinématographiques se sont créées pour certaines. Pour d’autres, c’est leur chant du cygne (généralement trop tôt). Là, il est difficile de reprocher à Barbara Broccoli de vouloir des rôles forts et marquants. La James Bond girl doit être un exemple pour les jeunes femmes, et non un personnage jetable. Vesper Lynd, merveilleusement écrite et tout aussi merveilleusement interprétée par Eva Green dans Casino Royale, est l’une des faces de la femme idéale pour 007. Au point qu’il décide presque de quitter le service (qu’il vient de commencer activement, par ailleurs) pour ses beaux yeux. Elle est sensible, suffisamment pour faire fondre James Bond (la scène de la douche) et sa disparition, malgré sa trahison, deviendra un leitmotiv suffisant pour lancer un arc de 4 films (tous les Craig, en somme) pour que l’agent britannique puisse sortir de sa torpeur amoureuse et vivre enfin sa vie. 

Autre exemple de « girl » réussie, Tracy Vincenzo (Diana Rigg, la Emma Peel de Chapeau Melon et Bottes de Cuir) sera la seule autre donc l’espion tombera réellement amoureux. Jusqu’à l’épouser.  Elle est, en quelque sorte l’égale de James Bond, en ténacité et elle se sent investie d’une mission : c’est elle qui lui sauve la vie alors qu’il est coincé et condamné à se faire tuer au milieu d’une patinoire. Elle prendra l’initiative sur un George Lazenby désespéré, qui a abandonné. En fait, les deux personnages se sauvent mutuellement la vie, dans ce film.

Q

Un des facteurs du succès des James Bond au cinéma, ce sont incontestablement les gadgets. Non seulement ils permettent à 007 de mener sa mission à bien, il vont souvent lui sauver la vie. De la montre-scie circulaire de Vivre et Laisser Mourir à celle qui diffuse des images télévisées dans Octopussy, en passant par le jet miniature et le crocodile-sous marin de poche, la franchise en a fait son point d’orgue. Malheureusement, aujourd'hui, tous les gadgets précités existent et c’est difficile de faire rêver les fans. Un smartphone peut tout faire et les voitures deviennent de plus en plus autonomes à chaque génération. Bien entendu, on ne peut pas se procurer de montre qui projette un rayon laser qui peut découper le métal, mais le fantasme geek de 007 est de plus en plus difficile à assouvir. Aujourd’hui, n’importe qui peut se prendre pour un espion aux multiples accessoires futuristes : il suffit d’avoir une console de jeux ou un casque de réalité virtuelle.

En fait, c’est la manière dont les gadgets vont être mis en scène qui importe. Que ce soit un simple stylo explosif dans Goldeneye, ou bien une gondole motorisée dans Moonraker, c’est pas l’importance, ni le ridicule, de l’objet qui compte. Dans Goldeneye, le stylo-grenade est le centre d’une scène qui permet au spectateur de retrouver un peu de légèreté dans un film qui en a bien besoin. La gondole motorisée de Moonraker, même si elle est profondément ridicule, file à James Bond un côté « over the top » dont la franchise a de nouveau besoin. Dans Spectre, la séquence de l’avion en Autriche ne fait que singer ces moments. Pour le pire, car on y croit pas, on sort de l'action. La suspension d’incrédulité, si chère à ces films, n’y fonctionne pas tant Spectre ne sait pas trouver sa place entre le réalisme et le côté escapiste nécessaire à la franchise. 

Et l’utilisation maligne de ces séquences-gadget ne seraient rien sans la musique qui les accompagne.

M comme Maestro

Tout le monde (ou presque) connait le James Bond Theme. Composé par Monty Norman et arrangé par John Barry, il est un élément essentiel de l’identification immédiate d’un film de la franchise. Et c’est malheureux de ne l’avoir que TRÈS PEU entendu dans les 4 derniers films. Il est l’essence de l’ambiance de l’univers de l’espion. Ce n’est pas un hasard s’il est utilisé à la fin de Casino Royale : il définit James Bond en tant qu’icône du cinéma. Et c’est lorsqu’il est monté avec une séquence « gadget » qu’il prend toute son ampleur. C’est lui qui met les sens du fan en éveil. C’est une grosse erreur des derniers films de l’avoir sous-utilisé, voire pas du tout dans Skyfall (dont la BO et celle de Spectre sont des ratages qui feraient presque regretter Eric Serra dans Goldeneye…) 

C’est un thème qui peut être décliné à l’infini, comme l’a prouvé David Arnold, en bon héritier de John Barry. Il est en osmose avec son époque, qu’il soit accompagné d’un riff de guitare ou bien de violons aériens (période Roger Moore et Timothy Dalton). C’est le pilier sonore (en toute logique, dès le début, avec le Gunbarrel) avec la chanson du film. 

En général, elle est composée en collaboration directe avec l’auteur de la bande originale du film. Ce n’est pas un hasard si Paul McCartney et Wings chantent Live and Let Die : George Martin était le producteur des Beatles, avant, et c’est lui qui compose la BO. David Arnold compose des chansons, lui aussi. Pareil pour John Barry, qui a trouvé sa muse en Shirley Bassey, et qui ont tous deux signé trois chansons pour James Bond, dont la très connue Goldfinger

Au shaker, pas à la cuillère

Mais pour que le cocktail soit vraiment parfait, reste le choix du réalisateur et de son équipe. 

Un bon James Bond doit savoir mixer des décors à la fois exotiques, impressionnants et suffisamment fous pour que les spectateurs puissent se laisser entraîner dans ce monde parallèle. La base sous-marine de Karl Stromberg dans L’Espion qui m’aimait, le Volcan de Blofeld dans On ne vit que Deux Fois, et la cité abandonnée de Silva dans Skyfall. C’est aussi l’endroit où le grand final doit se dérouler. 

La séquence du Gunbarrel, le pré-générique doit mettre en scène James Bond dans une situation qui définira la suite des événements. Pari presque réussi pour tous les films de la série. Même Skyfall y parvient.

Le réalisateur doit être auteur mais aussi savoir se plier à des règles strictes, comme dans toutes les franchises. 007 vit dans un monde à part, qui doit faire rêver. Le réalisme doit, pour le coup, se plier aux règles dudit monde. 

Et c’est là que James Bond doit être pris comme un super-héros comme les autres : il ne perdra pas la partie, c’est donc sur sa manière de gagner que se concentrera l’histoire et a fortiori la réalisation du film : une course en avant, contre la montre.

Christopher Nolan, avec Inception et plus récemment Tenet (même s’il est plus difficile à appréhender) fait l’unanimité pour réaliser un 007, même s’il l’a finalement déjà fait avec les films précités. Dommage que Danny Boyle ait lâché l’affaire, tant sa séquence réalisée pour les JO de 2012 était vraiment raccord avec l’esprit bondien.

Reste à voir ce que fera Cari Joji Fukanaga qui l’a remplacé au pied levé. Il sera le premier américain à s’y essayer. C’est un réalisateur qui mise sur la beauté et la composition des images, facteurs bien entendu primordiaux dans un film, mais qu’en est-il de ses capacités à tenir plus de deux heures d’action ? La bande-annonce de No Time To Die donne quelques indices et le film à l’air plutôt bien et décomplexé. Il semble renouer avec le côté « too much » que tout James Bond doit imprimer sur la pellicule. 

Mais ce n’est qu’une bande-annonce, et les douches-froides que furent Skyfall et Spectre ont mis en alerte tous les sens et la méfiance des bondophiles.

« Qui Vivra Verra » pourrait être le titre de cette petite chronique qui s’achève, fruit d’une petite réflexion partie d’une paire de sandales que, bien entendu, je n’ai pas achetée. 

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